Des tristesses désirées

"Souvenirs de Mortefontaine" de Camille Corot

Je me sens chez moi dans la délicatesse des paysages de Corot. Pleinement libre de rêver, bercé par les doux chants des lavandières d’autrefois. On dit le tableau dernière étape avant l’impressionnisme. Ce n’est pas mon avis. C’est une peinture du dedans. L’introspection d’un poète qui se nourrit de mélancolie. L’impressionnisme possède à mes yeux un pragmatisme et un matérialisme, un goût du modernisme, une présence au bruit du monde, qui sont l’antithèse même des épanchements de Corot. Le titre lui-même confesse combien cette vision n’est point celle de l’instant !

Pour la touche, bien sûr, il y a quelque chose d’essentiel et de délesté de toute emphase qui évoque Pissarro ou Sisley… Mais une brume nimbe toute forme d’une mélancolie et d’un mystère propre à engendrer tous les songes. Au seuil d’une ère nouvelle, un pan de la blouse du peintre reste coincé de l’autre côté, dans le siècle du romantisme.

"Souvenirs de Mortefontaine" de Camille Corot
Souvenir de Mortefontaine – Camille Corot – 1864 – Image Wikipedia Domaine Public

Bien sûr, le paysage résonne en moi par ce que j’y mets de mon enfance. Les jours passés près du fleuve ou en lisière de forêt me remontent de très loin, à la contemplation de cette toile. Il en est ainsi face à une bonne partie des paysages laissés par Corot. C’est une clarine qui fait entendre doucement sa note rassurante par-dessus le cours chargé et assourdi des années. Cet automne est mon automne au cœur de rouille et de cendre, embrumé de bleuâtres lointains. Parfum des replis intimes des sous-bois, parfum de feuilles, de musc et d’ambre. Tanins et âcres relents des choses qui flétrissent, de la vie qui nous glisse des doigts, inéluctablement. Mais promesse de la renaissance, également, vase clos et fertile de l’alchimiste. Creuset où mûrissent d’étranges songes.

Le titre du tableau n’est pas sans contribuer à l’éclosion de ces états d’âme. « Souvenir de Mortefontaine », ce qui caresse mon oreille comme une sonate triste de Schubert ou un nocturne de Chopin…

Et je vois passer les silhouettes de ces fantômes intimes, ces personnages de la pièce qui se joua et dont j’eus et conserve le premier rôle.

 

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